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04-12-2016

Patriarche Cyrille : "La renaissance de notre vie ecclésiale est un vrai miracle" (Figaro).

Interview du patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille accordé á la veille de sa visite en France.

Le Figaro : Pourquoi ouvrir un lieu de culte si important au cœur de Paris?

Patriarche Cyrille : Quand les croyants étaient persécutés dans mon pays, Paris a accueilli nombre d'entre eux, contraints à quitter leur patrie. Dans leur nouveau pays, nos compatriotes se rendent compte que l'Église les aide à se sentir un peuple uni et, par la prière, à dépasser les dissimilitudes qui sont naturelles dans un milieu multinational et pluriculturel. Or, les fidèles de l'Église orthodoxe russe sont un milieu pluriel. En particulier ici, à Paris, qui est un monde en perpétuel mouvement, où se croisent étudiants, hommes d'affaires et de culture, touristes. Tous doivent avoir la possibilité de se réunir en une Église où ils trouveront non seulement un espace pour la prière mais aussi la communauté de ceux qui leur sont proches en esprit.

Je suis convaincu que la construction de cette nouvelle église est un événement dans la vie culturelle des Français qui ont toujours manifesté un grand intérêt pour la culture russe, y compris l'iconographie, l'architecture religieuse, le chant liturgique. Dans cette perspective, l'église n'est pas seulement un lieu de culte, mais aussi un lieu d'échanges culturels, dans de nombreux domaines. Nous croyons qu'un tel échange sous les voûtes d'une église est plus simple et plus ouvert que celui qui se fait dans le contexte politique. Je pense qu'il n'y a pas assez d'échanges de ce genre entre nos peuples.

 

Vous avez des projets similaires dans le monde: est-ce là une stratégie de représentation de la Russie?

L'Église ne peut avoir aucune stratégie, si ce n'est rendre témoignage du Christ et de son Évangile. Les relations politiques peuvent s'améliorer ou empirer, mais nos églises resteront toujours ouvertes aux orthodoxes de toute origine, quelles que soient leurs convictions politiques, qui sont unis dans la prière.

La Fédération de Russie a financé le projet parisien. L'Église orthodoxe russe est-elle trop proche du pouvoir politique?

La politique - si nous entendons par ce mot la lutte pour le pouvoir et l'influence - est là où les hommes l'introduisent par leurs actes. Y compris là où elle n'a aucune place. Il ne viendrait à l'idée de personne d'introduire la politique dans une famille, entre époux et enfants, si du moins on veut préserver la famille. De même, l'Église ne peut pas faire partie des jeux politiques, quels que soient les efforts de ceux qui souhaitent l'y impliquer, ne voyant pas la beauté du christianisme et sa vocation eschatologique.

L'État chez nous ne perçoit pas d'impôt destiné à l'Église, comme en Allemagne. Le président de la Russie ne confirme pas la nomination des évêques, comme le fait le président de la République française en Alsace et Lorraine, conformément au concordat de 1801. Nos prêtres ne reçoivent aucun salaire de l'État russe ; en revanche, nos prêtres en Belgique sont rémunérés par l'État belge.

Aucune Église chrétienne au monde ne connaît une telle expansion: 30 000 églises construites en vingt-cinq ans! Le nombre de fidèles est-il au rendez-vous?

La renaissance de la vie ecclésiale dans les pays de la Russie historique est un vrai miracle survenu après les ténèbres du régime athée. Cette renaissance chrétienne reflète le rejet libre de l'idéologie athée qui empoisonnait pendant des décennies la vie de notre peuple. Cette leçon est d'actualité non seulement pour nous, mais aussi pour tout pays qui cherche aujourd'hui à effacer l'héritage chrétien, à créer une nouvelle humanité, libérée des prétendus préjugés religieux. Parfois, nous observons avec étonnement que les stéréotypes sécularistes en vogue dans certains pays européens ressemblent aux slogans soviétiques. Cela ne peut pas ne pas nous inquiéter.

La Russie retrouverait-elle son «âme» après un siècle d'athéisme?

Notre peuple n'a jamais perdu son âme, même dans les pires années des persécutions antireligieuses. Même privés de la possibilité de s'instruire de leurs racines et se considérant formellement comme athées, nos compatriotes ne sont pas devenus des êtres sans âme marchant comme un seul homme en direction du paradis promis par les bolcheviks. L'exploit accompli par notre peuple pendant la Seconde guerre mondiale.... Néanmoins, l'héritage athée resurgit dans l'activité de certains hommes, de certains groupes. Ils ont une sorte de phobie de l'Église, de tout ce qui est chrétien, héritée du passé soviétique, quand les croyants étaient stigmatisés, privés de voix, bannis de l'espace public.
Remarquez avec quelle nervosité certaines personnes réagissent à la réalisation dans notre pays du droit de l'Église à récupérer les lieux de culte illégalement arrachés aux fidèles, droit reconnu par le Conseil de l'Europe.

Comment l'orthodoxie russe conçoit-elle la lutte contre l'islam radical?

Nous ne luttons pas contre l'islam dans telle ou telle de ses conceptions. Nous luttons contre l'athéisme militarisé qui n'a pas le droit de s'identifier à quelque religion que ce soit, y compris à l'islam. Dans cette lutte, nous sommes aux côtés des musulmans qui considèrent les meurtres commis prétendument au nom de l'islam comme une profanation de leur religion. Nous les comprenons. Tout homme qui s'arroge le droit de tuer au nom de Dieu doit être arrêté, même par les armes si cela est nécessaire. Ceux qui militent contre la présence de la religion dans l'espace public et empêchent l'enseignement du fait religieux dans les écoles donnent des arguments aux prédicateurs de l'extrémisme religieux. Le manque de connaissances justes sur la religion ouvre le champ aux recruteurs de Daech. Il faut dire aussi qu'une présentation déviée de la morale traditionnelle, la suppression de la distinction entre la vertu et le péché poussent également des gens à se radicaliser. Le soutien aux communautés religieuses traditionnelles est la meilleure protection contre l'extrémisme religieux, le meilleur vaccin contre l'idéologie athée de Daech, qui se répand comme un virus.

Votre rencontre avec le pape François à Cuba est historique mais elle a provoqué des blocages internes: empêchent-ils de nouvelles avancées?

Nos relations avec l'Église catholique romaine sont toujours dynamiques! Nous entretenons avec elle un dialogue à plusieurs facettes. Nos positions sur les questions qui exigent des efforts communs sont déjà identiques et ne nécessitent donc pas de rapprochement. Nous sommes prêts à faire face ensemble aux atteintes portées à la conception traditionnelle de la famille, aux tentatives d'imposer un sécularisme militant qui menace l'identité chrétienne. Jamais l'Église orthodoxe et l'Église catholique ne seront indifférentes au sort des chrétiens de quelque confession que ce soit, persécutés dans n'importe quelle partie du monde. Il y a beaucoup d'autres domaines pour un travail commun.

La critique à l'intérieur de l'Église orthodoxe russe sur notre coopération avec les catholiques vient généralement d'un manque d'information sur la nature du travail commun. En même temps, l'histoire de nos relations est assombrie par les gestes des uniates (Églises gréco-catholiques de rite orthodoxe rattachée à Rome, NDLR) qui font souffrir beaucoup d'orthodoxes, y compris en Ukraine. Ce problème reste à l’ordre du jour et suscite des préoccupations légitimes chez nos fidèles. Nous ne cherchons pas à dissimuler les divergences doctrinales et ne les considérons pas comme n’ayant aucune importance. Nous conservons l’intégrité de nos traditions, tout en travaillant ensemble. Notre objectif n’est pas de nous transformer les uns les autres dans ce dialogue, mais ensemble de transformer le monde autour de nous, rem pli de souffrances et d’injustices, qui menacent la dignité de l’homme qui lui vient de Dieu.

Figaro, le 4 décembre 2016